Haïti : Quand la graduation coûte plus cher que la formation professionnelle

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Haïti : Quand la graduation coûte plus cher que la formation professionnelle

    Depuis quelques années, Haïti connaît une véritable pluie de cérémonies de graduation. Ce phénomène ne touche pas seulement les universités, mais aussi les écoles classiques et, de plus en plus, les centres de formation professionnelle. Pourtant, cette frénésie au préscolaire va à l’encontre des directives officielles. Par une circulaire ministérielle du 16 octobre 2014, le MENFP (Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle) avait explicitement interdit les cérémonies de graduation pour le préscolaire, les classes intermédiaires du fondamental et du secondaire. Faute de suivi et de contrôle de la part de l’État, les établissements ont simplement contourné la règle en rebaptisant l’événement « fête de fin d’année ». Selon AyiboPost (2026), le coût de ces festivités peut représenter jusqu’à 50 % des frais de scolarité annuels, un poids considérable pour les familles.

    Dans le secteur professionnel, la situation est encore plus préoccupante. Les écoles de métiers pullulent sans réel cadre réglementaire, souvent ignorées par les autorités. Des formations de 16 à 24 heures, étalées sur six mois uniquement pour justifier un paiement mensuel, aboutissent à des cérémonies de graduation. L’objectif affiché n’est plus la maîtrise d’un métier, mais la tenue d’un spectacle de fin de formation.

Des graduations pour tous, sans égard pour la compétence

    La logique est simple : la graduation est ouverte à quiconque paie, et non à ceux qui ont réellement validé leurs modules. L’enjeu financier prime sur l’excellence académique. Ainsi, un élève ayant réussi deux modules sur trois sera tout de même diplômé, avec la promesse de terminer le troisième plus tard. De même, pour maximiser les effectifs et réduire les coûts par tête, deux ou trois promotions distinctes. Par exemple, celle de janvier-juin, celle de mai-octobre, et celle de septembre-Février peuvent être réunies lors d’une seule et même cérémonie, organisée en décembre. On n’est donc pas gradué parce qu’on a terminé son parcours, mais parce qu’une date de graduation est fixée. Et si un étudiant manque les frais pour sa promotion initiale, il pourra être intégré à la suivante, moyennant paiement.

 

Le pire : une sauce plus chère que la viande

    Le caractère démesuré de ces événements atteint son paroxysme dans les formations les plus courtes. Qu’il s’agisse d’un atelier de 6 heures sur la fabrication de liquide vaisselle, d’une initiation à l’installation de panneaux solaires ou d’un cours de dépannage téléphonique, tout donne lieu à une graduation. Une formation de 20 à 50 heures en électricité, plomberie ou carrelage se conclut elle aussi par une cérémonie solennelle.

Or, le coût de cette cérémonie est proprement ahurissant. Pour une école professionnelle, voici une estimation minimale en dollars haïtiens (HT) :

· Frais de l’école (toge, toque, photos de promotion, organisation) : 2 000 $ HT.

· Habillement (chaussures et tenue sur mesure choisie par la promotion ou l'école) : 3 000 $ HT.

· Dépenses annexes (photos de la cérémonie, transport, réception, maquillage...) : 2 000 $ HT.

Soit un total d’au moins 7 000 $ HT pour une seule graduation.

 

Comparons ce montant au coût total de la formation elle-même, sur six mois :

· Mensualités (200 $ HT/mois × 6) : 1 200 $ HT

· Maillot et badge : 400 $ HT.

· Évaluations (200 $ × 3) : 600 $ HT.

  Total de la formation : 2 200 $ HT

    Ainsi, la cérémonie (7 000 $ HT) coûte plus de trois fois le prix de la formation (2 200 $ HT). La « sauce » est bien plus chère que la « viande ». Pourtant, l’apprenant qui choisit une filière professionnelle est, dans la majorité des cas, un jeune sans ressources suffisantes pour l’université. Ces 7 000 $ HT, dépensés en une cérémonie, pourraient lui servir à acheter du matériel ou à lancer sa petite entreprise. Cet article ne vise pas à interdire les graduations, mais à en réduire le coût et la démesure, pour leur redonner un sens.

 

Un sens perdu : parrains et marraines au plus offrant

    Autre signe de dérive : le choix des parrains et marraines. Autrefois, il s’agissait de figures inspirantes, dont le parcours devait servir d’exemple. Aujourd’hui, on choisit simplement la personne la plus riche ou celle qui pourra éponger une partie des dépenses. La dimension symbolique et éducative s’efface devant la logique mercantile. Comme le rappelle le site Tableau d’honneur (2023), la graduation est une tradition héritée des universités, réservée à l’origine à ceux qui achevaient des études scientifiques ou artistiques. Si tout concept peut évoluer, il est essentiel d’adapter son ampleur aux réalités sociales, surtout quand les bénéficiaires issus de milieux modestes y laissent le fruit de leurs économies.

 

Une pression sociale et un appel à l’État

    Beaucoup de jeunes voient aussi cette cérémonie comme une occasion de « racketter » leurs proches, claironnant fièrement : « Je serai gradué, apporte-moi un cadeau ! » Cette instrumentalisation des relations familiales et amicales ajoute une couche de stress financier inutile. Il est urgent que l’État haïtien porte un regard régulateur sur cette situation, afin d’encadrer ces pratiques et de protéger les familles les plus vulnérables.

 

Analyse psychosociale : ne jetons pas la pierre aux parents ni aux jeunes

Au-delà des chiffres et des dérives, il serait injuste d’accabler les jeunes ou leurs parents. Ces derniers, dans leur grande majorité, font encore confiance au système de formation. Ils se disent : « Si l’école organise une graduation, c’est que c’est important, que cela atteste de la valeur du parcours de mon enfant. » Ils ne sont pas naïfs, mais prisonniers d’une logique sociale qui valorise l’apparence et la reconnaissance collective. Comme tout être humain, ils aspirent à briller, ne serait-ce qu’un instant, à voir le projecteur éclairer leur progéniture. La graduation devient alors un rite de passage qui comble un besoin profond de reconnaissance, de fierté et d’appartenance. Dans une société où les occasions de célébrer les réussites sont rares, cette cérémonie, même excessivement coûteuse, offre une parenthèse d’honneur et de visibilité. Blâmer les familles reviendrait à ignorer ce désir universel d’être vu et valorisé. C’est donc à l’institution de repenser le modèle, non en supprimant la fête, mais en la recentrant sur l’essentiel : l’acquisition de compétences réelles et un avenir professionnel durable, plutôt qu’une photo de groupe en toge.

 

Jimeson AUGUSTE

Journaliste éducatif

Technicien de la firme "EDUACTEUR"


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