État prédateur et peuple orphelin : crise du contrat social et refondation du projet national haïtien

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Pour un Nouveau Contrat Social en Haïti


Haïti affronte aujourd’hui une impasse historico-politique d’une profondeur alarmante, où la chronicité des crises interroge la viabilité même du projet national né en 1804. Cette persistance du chaos n’est pas un accident, mais le symptôme d’une pathologie structurelle fondamentale : l’absence durable d’un contrat social unificateur et d’un imaginaire collectif partagé. Comme l’a analysé Laënnec Hurbon, l’État haïtien s’est construit sur un modèle jamais véritablement approprié par son peuple, engendrant une dissociation originelle et persistante entre les institutions et la société civile (Hurbon, 2007). De cette fracture fondatrice a découlé un cycle de méfiance systémique : l’État y est perçu comme une entité prédatrice, et les citoyens, en réponse, adoptent des stratégies de survie individuelles qui érodent toute logique de solidarité nationale.

 

Face à cette stagnation, cet article pose l’hypothèse que la crise haïtienne est, à sa racine, contractuelle et symbolique. Elle procède de l’incapacité historique à forger un accord collectif durable sur la finalité de l’État, les règles du vivre-ensemble et les priorités de développement. Dans cet article, nous cherchons d’abord à démontrer, en nous appuyant sur les travaux d’historiens et de sociologues haïtiens, que l’échec de la construction étatique est indissociable de la primauté des intérêts particuliers sur l’intérêt général. Nous proposons ensuite les contours ainsi que le processus d’élaboration d’un Pacte National refondateur. Un tel pacte aurait pour vocation de fixer une boussole commune aux gouvernements successifs, en redéfinissant les finalités de l’État, en établissant des objectifs de développement non-négociables à long terme, et en instaurant un cadre de gouvernance contraignant. Il s’agirait ainsi de rompre définitivement avec l’improvisation chronique et la prédation institutionnalisée, pour ouvrir la voie à un avenir commun.

 

  1. La fragmentation historique comme obstacle à l'unité nationale

Le projet national haïtien est né structurellement fracturé. Dès les lendemains de l'Indépendance, de profonds clivages sociétaux ont entravé l'émergence d'une identité collective unifiée et d'un intérêt général transcendant. L'historien Michel-Rolph Trouillot a montré que si la révolution l’exploit historique de détruire l’ordre esclavagiste, elle n'a pas réussi à créer une nouvelle catégorie sociale inclusive. À la place, elle a perpétué et parfois rigidifié des divisions préexistantes basées sur la chromatisme social (couleur de la peau), l'ancien statut et l'accès à la terre, jetant les bases d'une stratification sociale conflictuelle (Trouillot, 1990). Cette fragmentation originelle a empêché l'établissement d'un contrat social légitime, où l'État aurait pu apparaître comme l'émanation de la volonté générale, plutôt que comme l'instrument hégémonique d'un groupe particulier, renforçant l’idée que le pouvoir politique est par nature exclusif et accaparable.

    Cette dynamique s’est consolidée par la construction d'un État centralisé et extractif qui tournait le dos à la majorité rurale. Cette rupture est analysée comme l'établissement de deux « républiques antagonistes » parallèles et méfiantes : la « République des villes », détenant le pouvoir administratif et économique, et la « République des campagnes », organisée autour de l'autonomie paysanne, mais marginalisée politiquement (Barthélemy, 1989). Ainsi, cette dualité structurelle a créé un fossé d'incompréhension et d'exploitation. L'État, perçu depuis les campagnes comme une force exogène et extractive plutôt que de service, n'a jamais réussi à incarner l'unité nationale, faisant de la méfiance envers le pouvoir central un trait durable de la culture politique haïtienne, perçu non comme protecteur, mais comme prédateur.

 

  1. Les conséquences d'une absence de vision commune : l'État prédateur et l'économie de rente

L'absence d'un projet sociétal partagé a transformé l’État en un objet de conquête plutôt qu’un instrument de développement. L’État haïtien est vu comme un système où le pouvoir politique formel sert de façade et de relais à des intérêts économiques informels mais tout-puissants (Manigat, 2001). L'État, vidé de sa substance et de sa vocation de bien commun, devient alors le principal outil d'enrichissement personnel et de reproduction d'une oligarchie restreinte, légitimant la corruption systémique comme mode normal de gouvernance.

    En outre, l’État prédateur n’est pas seulement une défaillance politique ; il constitue le moteur d’un modèle économique structurellement anti-développement. Privé de toute boussole stratégique, Haïti s’est enfermé dans une économie extravertie, dominée par l’importation, la rente, et la dépendance à l’aide internationale. Ce modèle favorise des activités de court terme, peu créatrices de valeur ajoutée et profondément inégalitaires, au détriment des investissements productifs dans l’agriculture, l’industrie et l’éducation. Ce système économique ne produit pas de richesse collective ; il organise la redistribution inéquitable de ressources rares, alimentant un cercle vicieux de pauvreté, d’inégalités et d’instabilité politique. Ainsi, l’économie de rente et l’État prédateur se renforcent mutuellement, rendant toute réforme superficielle inefficace.

 

  1. Les tentatives avortées et les leçons de l'histoire

L'histoire haïtienne est ponctuée de tentatives, souvent avortées, pour instaurer un ordre politique plus stable ou plus juste. Cependant, ces tentatives ont échoué car elles étaient soit imposées d'en haut sans consentement populaire, soit conçues de l'extérieur sans compréhension des réalités sociales. L'historien Claude Moïse, dans son analyse des constitutions, montre que ces textes ont souvent été ambitieux dans leurs principes (comme la Constitution de 1805 ou de 1987), mais leur application a été systématiquement trahie par la pratique du pouvoir (Moïse, 1988). Faute d'un consensus social profond et d'une force citoyenne organisée pour les défendre, elles sont restées de belles lettres mortes, incapables de contraindre l'action des dirigeants.

    Une autre leçon majeure provient de l'expérience des ingérences étrangères, notamment l'occupation américaine (1915-1934). Les projets modernisateurs imposés pendant cette période, bien qu'ayant parfois apporté des améliorations infrastructurelles, ont échoué à créer des institutions légitimes et durables (Castor, 2022). En court-circuitant les processus politiques locaux et en s'appuyant sur des élites compromises, ces projets ont renforcé le sentiment d'aliénation de la population et la nature prédatrice de l'État. La leçon est claire : un projet de société ne peut être décrété par une minorité éclairée ni importé de l'extérieur ; sa légitimité et sa force contraignante ne peuvent naître que d'un large processus de délibération démocratique et d'adhésion nationale.

 

  1. Les piliers indispensables d'un nouveau projet de société haïtien

Un projet de société refondateur pour Haïti doit s'appuyer sur des fondations critiques et constructives. Le premier pilier est un État serviteur et subsidiaire. Cela implique une rupture radicale avec la tradition centralisatrice et prédatrice. Et aussi la reconstruction d'une gouvernance légitime passe par la reconnaissance et l'intégration des formes d'organisation communautaires existantes dans une architecture étatique rénovée, favorisant une gestion participative et de proximité des ressources publiques. Il s'agit de faire de l'État un outil agile, ancré dans les territoires et contrôlé démocratiquement par les citoyens.

    Les autres piliers sont interdépendants et tout aussi cruciaux : une Justice indépendante et intègre comme fondement du contrat social ; une Éducation conçue comme un investissement massif et prioritaire pour former des citoyens éclairés et une main-d'œuvre qualifiée ; et une Économie productive et inclusive, tournée vers la souveraineté alimentaire et la création de valeur ajoutée locale. Sur ce dernier point, Franck Laraque a toujours opté pour un développement partant de la base, c'est-à-dire d'une réforme agraire juste et d'un soutien structurel à la paysannerie familiale, combiné à une politique industrielle créant des liens intersectoriels entre l'agriculture et la transformation (Laraque, 1993). Ces piliers forment un système cohérent où la justice permet la confiance, l'éducation fournit les capabilités, et l'économie productive crée les ressources pour un État serviteur.

 

  1. Vers un processus constituant élargi : la méthode pour accoucher d'un pacte national

Pour éviter les écueils des tentatives passées, le processus d'élaboration du projet de société est aussi important que son contenu. Il ne peut s'agir de l'œuvre d'une commission d'experts ou d'un gouvernement. Mais d’une démarche radicalement inclusive et démocratique : la tenue d'États Généraux de la Nation, un forum permanent et décentralisé de délibération où seraient représentées toutes les couches sociales, les secteurs d'activité, les régions, ainsi que la diaspora haïtienne. Ce processus doit permettre une catharsis nationale, une écoute mutuelle et une formulation collective des priorités et des compromis nécessaires.

    

    Ce processus constituant élargi doit être transparent, itératif et utiliser tous les canaux disponibles, des assemblées communales aux plateformes numériques. Sa réussite repose sur la participation active de la jeunesse, principale concernée et souvent la plus innovante, qui doit en être un pilier central de proposition et de vigilance. L'aboutissement ne devrait pas être un simple document, mais un Pacte National Solennel doté d'une force juridique et morale supérieure. Ce pacte devrait inclure des mécanismes de surveillance citoyenne indépendants, comme un Conseil de Surveillance du Projet de Société, pour s'assurer que tout gouvernement, quelle que soit son obédience, gouverne dans le cadre défini par cette vision commune. C'est seulement par cette méthode démocratique exigeante que le projet pourra acquérir la légitimité nécessaire pour s'imposer comme la nouvelle boussole de la nation.

 

Conclusion

L'analyse historico-sociologique conduit à un constat sans appel : la pérennité de la nation haïtienne est conditionnée à sa capacité à réaliser, collectivement, son second acte fondateur. Le premier lui a donné une indépendance formelle ; le second doit lui offrir les bases d'une souveraineté réelle, construite sur un Projet de Société légitime et partagé. Ce projet n'est ni la vision d'un homme, ni le programme d'un parti, mais le fruit d'un débat national inclusif, d'un "compromis historique" qui pourrait enfin réconcilier les différentes composantes de la société haïtienne autour d'une œuvre commune. Il s'agit de transformer la résilience fragmentée du peuple en une force collective organisée, capable de bâtir des institutions fortes, justes et au service du développement humain.


    Par conséquent, l'appel à l'action est urgent et s'adresse à toutes les consciences vives de la nation. Aux jeunes générations, d'exiger et d'investir ce processus constituant, car c'est leur avenir qui est confisqué. Aux élites économiques et intellectuelles, de comprendre que leur sécurité et leur prospérité sont inextricablement liées à l'émergence d'un État fort et légitime, et d'y contribuer par l'investissement productif et l'expertise. Aux acteurs politiques, d'avoir le courage de transcender la logique de la course au pouvoir pour embrasser celle, plus exigeante et plus noble, de la construction de l'État. À la diaspora, d'apporter ses ressources et son savoir-faire à cette entreprise de refondation. Enfin, à chaque citoyenne et chaque citoyen, de refuser la résignation et le cynisme, et de participer, dans sa sphère d'influence, à la grande conversation nationale sur le pays à bâtir. Le temps n'est plus aux lamentations stériles, mais à l'action délibérée et unie. C'est maintenant, ensemble, que nous devons écrire le chapitre de la refondation.


 

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

  • Barthélemy, G. (1989). Le pays en dehors : essai sur l'univers rural haïtien. Éditions Harmattan. Port-au-Prince
  • Castor, S. (2022). L'occupation américaine d'Haïti. C3 Éditions. Port-au-Prince
  • Hurbon, L. (2007). La révolution haïtienne : une avancée postcoloniale. Éditions Collège International de Philosophie
  • Laraque, F. (1993). Paysans, système et crise : travail sur l'agraire haïtien (Tome 1). Université d'État d'Haïti. Port-au-Prince
  • Manigat, L. F. (2001). Éventail d'histoire vivante d'Haïti (Tomes 1). Éditions CHUDAC.
  • Moïse, C. (1988). Constitutions et luttes de pouvoir en Haïti. Éditions du CIDIHCA. Montréal
  • Trouillot, M.-R. (1990). Haiti, State Against Nation: The Origins and Legacy of Duvalierism. Monthly Review Press.

 



Auteur : John Widly JEAN, étudiant finissant en sciences-économiques FDSE

johnwidlyjean3455@gmail.com

 

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